Le groupe parlementaire de la France insoumise souhaite dans un premier temps rappeler qu’il est irresponsable d’avoir développé l’industrie nucléaire sans avoir anticipé la question de la gestion de tous les déchets nucléaires et particulièrement les plus dangereux, et rappelle sa volonté de planifier la sortie de l’énergie nucléaire, notamment pour arrêter de produire ces déchets. Car il n’existe toujours aucune solution satisfaisante à la gestion à long terme de ces déchets, en particulier les MAVL (Moyenne activité à vie longue) et HA (Haute activité). Et la relance du nucléaire obligerait à trouver dès maintenant un nouveau site pour construire un deuxième Cigéo.
Plus particulièrement, le groupe parlementaire souhaite dénoncer, par le biais de la présente contribution, les nombreux dangers auxquels Cigéo exposerait les travailleurs, la population et l’environnement.
- Cigéo : un faux coffre-fort qui mise sur la compétition entre migration et décroissance des radionucléides
Loin d’un coffre-fort, l’Andra affirme que la sûreté de l’installation repose sur une compétition entre la décroissance de la radioactivité et la migration des radionucléides. En clair, les premiers matériaux de confinement (acier et béton) vont se détériorer bien avant que ces déchets hautement radioactifs ne soient inoffensifs, et les radionucléides vont un jour regagner surface. L’Andra parie donc sur le fait que la couche d’argile va les freiner suffisamment longtemps pour qu’ils soient inoffensifs au moment où ils regagneront l’air libre et les cours d’eau. On peut questionner ce pari qui semble hasardeux.
En effet, toute intervention dans la couche d’argile est une perturbation, que ce soit le creusement de la galerie, l’introduction de matériaux chimiquement différents ou encore la désintégration radioactive des déchets sur plusieurs centaines de milliers d’années. Ces perturbations à long terme sont encore trop mal comprises.
Par ailleurs, les colis émettront de la chaleur au début de leur phase de stockage. Or “Des découvertes récentes confirment les craintes que le développement de chaleur dans le dépôt en profondeur puisse réactiver des failles dormantes depuis longtemps, provoquant ainsi des secousses sismiques ou des voies d’échappement rapides pour les radionucléides. La réactivation de failles par la chaleur pourrait se produire dès les 1000 premières années”.
De plus, les effets chimiques sont également mal connus, “tels que la formation de colloïdes, pourraient accélérer le transport de certains éléments radiotoxiques comme le plutonium”.
A cet effet, le rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques sur la DAC de Cigéo recommande de “mener des recherches complémentaires concernant la couche d’argile […] : l’instruction technique du dossier a permis de mettre en lumière plusieurs aspects devant être complétés ou développés”.
- Le bousculement du calendrier de l’enquête publique de la DAC : un énième bafouement démocratique de Cigéo
L’enquête publique relative à la décision d’autorisation de création (DAC) initialement prévue pour l’automne a été avancée, à la demande du Gouvernement, et a eu lieu du 18 mai au 2 juillet 2026 (puis a été prolongée jusqu’au 16 juillet).
Ce décalage a été acté sans aucune concertation préalable avec les parties prenantes. L’avancement du calendrier a de multiples conséquences et risque de bafouer le rôle du Parlement et de saboter la bonne participation du public. En effet, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) n’a pas pu remettre son rapport en amont de l’enquête publique comme initialement prévu. De plus, le comité local d’information et de suivi (CLIS) de Bure s’est prononcé contre l’avancement de l’enquête publique. Le HCTISN a regretté la décision du Gouvernement et demandé un élargissement du périmètre de l’enquête à l’échelle nationale ainsi que l’allongement de sa durée à trois mois, sans succès. Par ailleurs, le HCTISN souhaitait attendre que l’Andra apporte des « précisions et compléments demandés par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) et nécessaires à la bonne information du public » afin le lancement de l’enquête publique.
Plus généralement l’élaboration du projet Cigéo est jonché de “comédies” démocratiques et constitue un véritable cas d’école d’une politique du fait accompli. On peut à ce titre citer l’obligation non respectée de tester un site d’enfouissement dans le granite en parallèle de celui dans l’argile. En outre, la phase industrielle pilote est un énième exemple de fait accompli. En effet, s’il est prévu que des colis soient descendus lors de cette phase dans le centre de stockage à 500 mètres sous terre afin de pouvoir réaliser les tests et mesures requis, il n’est aucunement prévu de les remonter en attendant le vote du parlement pour valider l’entrée dans la phase suivante. Ainsi, la frontière entre phase pilote et stockage devient de plus en plus ténue ; pouvant influencer le vote du Parlement et la réversibilité du projet.
- La réversibilité : une fausse promesse
La loi n° 2006-739 du 28 juin 2006 relative à la gestion durable des matières et déchets radioactifs a consacré le principe de réversibilité du stockage dans Cigéo ; c’est à dire que l’autorisation de création du centre de stockage en couche géologique profonde ne peut être délivrée que si la réversibilité de ce stockage est assurée. Précisément, l’article L. 542-10-1 du code de l’environnement dispose que la réversibilité est « la capacité, pour les générations successives, soit de poursuivre la construction puis l’exploitation des tranches successives d’un stockage, soit de réévaluer les choix définis antérieurement et de faire évoluer les solutions de gestion ».
Cependant, l’Andra piétine sciemment la signification du terme, en faisant glisser le concept de réversibilité vers la récupérabilité et la flexibilité. En effet, la récupérabilité est bien différente de la réversibilité, car ce terme recouvre seulement la possibilité de récupérer les colis de déchets sur une
durée d’au moins 100 ans. Pourtant selon l’ingénieur de Polytechnique, docteur ès sciences en physique des réacteurs nucléaires et docteur en économie de l’énergie Bernard Laponche, “la non réversibilité peut conduire à l’impossibilité de régler certaines situations accidentelles et, par conséquent, à l’échec de l’enfouissement géologique profond comme solution acceptable à la gestion des déchets radioactifs”. Par ailleurs, la récupérabilité des colis n’est pas non plus assurée sur toute la période d’exploitation car progressivement les alvéoles seront obturées et les quartiers de stockage fermés.
Ainsi, il est urgent que l’Andra se conforme à la loi n° 2006-739 du 28 juin 2006 quant à la notion de réversibilité.
- Des points de sûreté essentiels qui restent sans réponse satisfaisante selon l’ASNR
Dans son avis n° 2025-AV-016 du 25 novembre 2025, l’ASNR note que “La démonstration de sûreté des installations de surface et souterraine, telle qu’attendue en vue de la mise en service limitée à la phase industrielle pilote, nécessite des compléments sur certains points détaillés dans la suite du présent avis, notamment afin de confirmer la maîtrise des risques d’incendie et d’explosion, les modalités de gestion des déchets bitumés ainsi que les performances des scellements.”. Risque d’incendie, risque d’explosion, de criticité…. Ces demandes de complément exigées par l’ASNR à l’Andra concernant Cigéo ne sont pas des demandes auxiliaires, elles interrogent le concept même du projet. Elles restent pourtant sans réponse à ce jour.
D’abord, le risque d’explosion est un danger majeur. Selon le professeur Pierre Ginet, en raison de la présence de radioactivité, le projet Cigéo va produire par la radiolyse de l’eau un volume de 5000 m3 d’hydrogène par an. Cela représente une charge explosive de 2,02 kg de TNT par mètre cube d’hydrogène en cas de contact avec de l’oxygène. Pendant la phase d’exploitation, le projet prévoit un système de ventilation des galeries afin d’évacuer l’hydrogène et les gaz radioactifs. Une fois le site fermé, l’oxygène ne doit plus pouvoir rentrer dans les galeries. Dans les deux cas, cela repose sur des hypothèses d’absence de dysfonctionnement de la ventilation et de l’étanchéité totale de la fermeture du site.
Ensuite se pose un risque incendie, particulièrement pendant la phase d’exploitation. La production d’hydrogène par radiolyse de l’eau induit des risques d’incendie pouvant faire monter la température à plus de 2000 °C. Un incendie serait particulièrement difficile à gérer, en raison du manque de ventilation nécessaire pour évacuer les gaz radioactifs et l’hydrogène, ainsi que la difficulté d’accès du site. La présence de colis bitumineux hautement inflammables aggraverait l’incendie. Il y a aujourd’hui un stock de 70 000 colis bitumés, soit environ 18 % de l’inventaire, auxquels s’ajoutent ceux encore produits (70 par an environ, bien que tous ne soient pas destinés au stockage dans Cigéo). Un incendie dans les galeries ferait peser un risque de fragilisation de la structure et des bétons utilisés pour confiner les déchets radioactifs, et in fine un risque de dispersion radioactive.
Enfin, la présence d’une telle concentration de matière fissile pose des questions vis-à-vis du risque de “criticité”. La criticité correspond au déclenchement non contrôlé de fissions au sein de
matières fissiles. Selon l’avis de l’ASNR “des efforts importants restent à fournir pour démontrer l’exclusion du risque de criticité à long terme pour les combustibles usés”.
Parallèlement, le rapport de l’OPECST sur la DAC de Cigéo recommande d’ “inscrire dans le décret d’autorisation des dispositions spécifiques pour assurer le traitement impératif avant la mise en service de cinq points de sûreté essentiels : risques d’incendie pour les colis bitumés; la corrosion des composants métalliques de l’alvéole HA ; l’optimisation du stockage ; le risque de criticité […] pour les combustibles usés ; les risques d’explosion dans les alvéoles MA-VL”.
Comment serait-il possible de se prononcer sincèrement sur le projet Cigéo sans ces compléments ? On nous répondra qu’il restera des étapes décisionnelles avant la mise en service, mais comme dit précédemment, chaque étape franchie contribue à rendre tout retour en arrière impossible.
- Le transfert des radionucléides au fil du temps et le rôle de l’alimentation humaine : des facteurs sous évalués par l’Andra
Niemeyer, fondateur de Niemeyer Umwelt GmbH, a mis en avant les différences flagrantes des coefficients de conversion dans la biosphère des radionucléides par rapport à ceux retenus par deux pays frontaliers : la Suisse et l’Allemagne (facteur 8 de différence). Le rapport de l’OPECST relève même que “En prenant les valeurs retenues en Allemagne et en Suisse, certains scénarios pourraient provoquer un danger pour la population sur le très long terme. En particulier, l’Andra ne prend pour ainsi dire pas en compte le canal de l’alimentation comme voie de transmission de la radioactivité dans la population humaine ; elle préfère se concentrer sur l’eau, sans toutefois en tirer toutes les conséquences”.
Si ces coefficients ont été évalués de manière très “optimiste”, on pourrait également légitimement s’interroger sur les autres paramètres des modèles utilisés par l’Andra et leur correcte évaluation. Plus encore, selon le rapport de l’OPECST “s’agissant des coefficients de conversion dans la biosphère, ce processus de vérification fait apparaître que l’ASNR n’aurait pas développé de modèles propres de développement de la faune et de la flore, alors qu’une telle modélisation aurait seule été capable de mettre véritablement à l’épreuve les scénarios de l’Andra”.
Ainsi, M. Niemeyer affirme que “la preuve de sûreté à long terme de Cigéo n’est pas apportée”.
- Un scénario d’intrusion humaine mal évalué
Une intrusion humaine involontaire n’est pas à exclure au cours des prochains millénaires, que ce soit des forages exploratoires dans le sous-sol ou encore un risque de pompage dans les aquifères proches du stockage. Si les scénarios de l’Andra prennent en compte cette variable, les risques d’exposition aux rayonnements ionisants ne sont pas suffisamment pris en compte.
En effet, le rapport de l’OPECST sur la DAC de Cigéo note que “ Dans l’hypothèse d’un carottage faisant remonter une portion de colis à la surface, M. Niemeyer souligne que certaines voies de propagation des radionucléides n’ont pas été prises en compte dans les hypothèses de l’Andra. Ainsi, même si l’Andra a bien prévu que les employés de la compagnie de forage pourraient manipuler, y compris sans gants, les substances prélevées, elle n’a pas tenu compte des poussières radioactives produites par ces opérations manuelles, alors même que les photos prises par l’Andra lors de ses expériences en laboratoire montrent les employés témoins de cette compagnie fictive dans des combinaisons qui présentent de fortes traces de saleté. Il en déduit qu’en pareil cas, ces employés vont forcément inhaler des poussières radioactives, ce que l’Andra n’a pas pris en compte. Leur exposition au risque radiologique s’en trouve démultipliée”.
- Des risques sismiques et hydrogéologiques mal appréciés
Le projet Cigéo de stockage géologique profond des déchets radioactifs à Bure soulève des interrogations majeures quant à sa sûreté à long terme, notamment au regard des risques sismiques et hydrogéologiques. Le stockage est prévu dans les argilites du Callovo-Oxfordien, une formation naturellement saturée en eau (7 à 8 %) et relativement peu cohésive. Cette caractéristique impose le recours à des soutènements métalliques considérables, représentant des centaines de milliers de tonnes d’acier destinées à prévenir l’effondrement des galeries et à compenser le fluage de la roche. Or, l’association de l’eau et des rayonnements radioactifs provoque la radiolyse de l’eau, générant de l’hydrogène et des composés fortement corrosifs. À cela s’ajoute la corrosion progressive des structures métalliques, qui produit également de l’hydrogène. Selon certaines estimations, près de 5 000 m³ d’hydrogène pourraient ainsi être générés chaque année. Cette situation doit être appréciée à la lumière des risques externes identifiés pour Cigéo : séismes, inondations, événements climatiques extrêmes, incendies ou encore foudre. Un séisme majeur pourrait provoquer la dégradation du génie civil ou la chute d’équipements lourds sur des colis radioactifs, entraînant des rejets massifs dans l’environnement. Si l’ANDRA estime que les installations résisteront au niveau de séisme retenu, cette analyse repose principalement sur des événements considérés isolément. Or, la sûreté d’un stockage destiné à durer plusieurs centaines de milliers d’années devrait intégrer des scénarios combinant plusieurs facteurs de risques simultanés ou successifs. La présence durable d’eau, la production continue d’hydrogène et les incertitudes liées aux aléas naturels rendent indispensable une évaluation plus globale et prudente de la robustesse du projet Cigéo.
De plus, l’avis de l’ASNR sur Cigéo retient que « l’instruction technique du dossier a permis de mettre en lumière plusieurs aspects du dossier devant être complétés ou développés dans cette perspective », qui concernent notamment « certaines caractéristiques hydrogéologiques des couches marneuses de la série grise, de l’Oxfordien calcaire et du COx ».
- Des coûts incertains et un budget non garanti
Les coûts du projet Cigéo ne sont pas maîtrisés et non garantis sur l’entièreté du projet. Ce point a été relevé par le rapport de la Cour des comptes de 2025 “Observations définitives sur l’Andra” qui établit que « les ressources destinées [au centre de stockage des déchets radioactifs] Cigéo ne sont pour l’instant pas garanties dans la durée ». En effet, si la phase de conception de Cigéo est financée par une contribution spéciale des producteurs de déchets, la phase de construction est financée par un fonds dédié, censé être abondé au moyen de conventions entre l’Andra et les producteurs de déchets. La Cour des comptes observe « une visibilité faible au-delà de la période des conventions, avec des risques d’arrêt à chaque renouvellement », et réclame donc « la définition d’un mode de financement pérenne ».
Par ailleurs, le coût de Cigéo paraît très incertain. La dernière estimation de l’Andra de mai 2025 établit qu’il devrait se situer entre 26,1 Md et 37,5 Md. Cependant, ce montant pourrait évoluer à la hausse, tant l’exercice de chiffrage est rendu complexe par la durée de vie hors norme du projet et les premiers dérapages de calendrier. En effet, le projet accuse déjà au moins vingt ans de retard comme le rappelle la Cour des comptes.
Depuis, un arrêté du 30 mars 2026 établit à 37 milliards d’euros les études, la construction, l’exploitation et la fermeture de Cigéo. Cependant, la Commission nationale d’évaluation des recherches et études relatives à la gestion des matières et déchets radioactifs dite CNE2 établit que « L’évaluation du besoin de R&D figurant dans le dossier de chiffrage de l’Andra, qui fonde l’arrêté du 30 mars 2026 relatif au coût de Cigéo, est insuffisante dans la mesure où elle ne prévoit plus d’activité de R&D au-delà de 2055 »
- Santé des travailleurs : grande oubliée de Cigéo
Le milieu poussiéreux et confiné du site, la présence de radioactivité lors de l’exploitation et la présence d’engins de chantier font courir des risques d’écrasement, de collision, de chute notamment du puits, d’électrisation ou encore d’incendie. Le projet expose également les travailleurs au bruit, au gaz carbonique et au monoxyde de carbone émis par les engins. En janvier 2016, dans le cadre des travaux du laboratoire de l’Andra, un travailleur est décédé suite au glissement d’un pan du plafond, écrasé par un bloc de pierre.
En outre, on peut s’interroger sur les mesures de prévention des risques qui seront employées pour protéger les travailleurs une fois le site en activité.
- Une descenderie politique, qui pose des questions techniques de faisabilité
Le projet Cigéo serait assorti d’une descenderie oblique de 4 km, et non d’une descenderie verticale pourtant utilisée pour le laboratoire déjà construit. Ce projet de descenderie oblique résulte d’un accord politique et économique entre départements pour répartir les subventions. Cependant, loin des considérations économiques, cette technologie présentée comme solution « innovante et stratégique » fait preuve de très peu de retour d’expérience et pose des questions majeures de sûreté comme l’a démontré Bernard Laponche.
Par ailleurs, selon le rapport de l’OPECST le “« dossier Argile », a mis en évidence combien il était difficile de mener à bien une démonstration de sûreté garantissant l’absence de chute d’un colis, comme l’a fait ressortir l’instruction technique conduite par l’IRSN“.
- Un inventaire de référence de Cigéo incertain et obsolète
Cigéo est aujourd’hui dimensionné pour un inventaire de référence comprenant les déchets déjà produits ainsi que ceux qui seront produits par les réacteurs existants et les 6 EPR2 en projet pour 50 ans d’exploitation. Cependant, ne sont pas compris les déchets qui seraient produits en cas de prolongement des réacteurs jusqu’à 60 ans, ni en cas de construction de 8 EPR2 supplémentaires.
Dans son rapport de juin 2025, la Cour des comptes relève que l’inventaire national des matières et déchets radioactifs doit mieux rendre compte des besoins prévisionnels de stockage. Elle observe également qu’un risque de tension apparaît pour des déchets en attente de stockage, ainsi que pour certaines solutions de stockage définitif des déchets.
En outre, le rapport de l’Institute for energy and environmental research (IEER) préparé pour le Comité local d’information et de suivi établit que l’inventaire de référence ainsi que l’inventaire de réserve de Cigéo sont fondamentalement incomplets, et qu’un inventaire définitif est nécessaire pour évaluer la capacité et la performance de Cigéo. En plus des carences déjà relevées concernant l’inventaire de référence, les différents scénarios proposés par l’inventaire de réserve sont aussi obsolètes. En effet, “Les inventaires SR2 et SR1 sont tous deux fondamentalement incomplets, car ils ne tiennent pas compte des déchets qui résulteront nécessairement de l’hypothèse selon laquelle il n’y a pas de combustible MOX usé ni de surplus de plutonium à éliminer”.
A ce propos, le rapport de l’OPECST recommande bien de “conduire un programme d’études visant à consolider l’inventaire en substances toxiques chimiques à considérer pour l’étude d’impact de Cigéo, conformément à l’avis de l’ASNR sur Cigéo”. Il ajoute également qu’“En tout état de cause, un éventuel décret d’autorisation ne saurait autoriser les quantités correspondantes aux variables les plus incertaines de la programmation pluriannuelle de l’énergie, telles que la prolongation de l’exploitation du parc jusqu’à 60 ans ou encore la création de six EPR de deuxième génération”.
- Des déchets de pays tiers à Cigéo, malgré l’interdiction de stockage en France de déchets radioactifs issus du traitement de combustibles usés provenant de l’étranger
Le cadre législatif paraît clair sur le sujet du stockage de déchets de pays tiers en France. La loi Bataille de 1991 prévoit qu’ils ne puissent être stockés définitivement sur le territoire national. En effet, l’article L. 542-2 du code de l’environnement dispose que le stockage en France de déchets radioactifs issus du traitement de combustibles usés provenant de l’étranger est interdit; de même, l’article L. 542-2-1 dispose que l’introduction de déchets radioactifs ou de combustibles usés à des fins de traitement ou de retraitement ne peut être autorisée que dans le cadre d’accords intergouvernementaux et qu’à la condition que les déchets radioactifs issus après traitement de ces substances ne soient pas entreposés en France au-delà d’une date fixée par ces accords.
Pourtant, un mécanisme de « recours à un équivalent » a été introduit par l’article R. 542-33-3 du code de l’environnement. Une autorisation d’échange de déchets radioactifs peut être délivrée par
le ministre chargé de l’énergie après consultation de l’Autorité de sûreté nucléaire, afin d’accélérer le calendrier d’expédition des déchets radioactifs hors du territoire national et sans conduire à une modification significative des besoins prévisibles d’installations d’entreposage ou de stockage.
En 2021, Orano émet une demande d’autorisation de recourir à un équivalent pour échanger des déchets radioactifs compactés de moyenne activité à vie longue (CSD-C) issus du traitement de combustibles usés provenant du Japon (opération “CREATES Alternatif”). Dans son avis du 26 novembre 2024 sur la demande relative à l’opération CREATES Alternatif, l’Autorité de sûreté nucléaire note que l’opération “CREATES Alternatif” cumulée à une opération déjà autorisée par le Gouvernement français avec l’Allemagne (“METALL+”) représenterait une augmentation du nombre de déchets CSD-C à stocker de plus de 11 % de l’inventaire de référence de CSD-C de l’installation Cigéo. L’ASN « Souligne la nécessité de recourir avec prudence aux marges d’inventaire dégagées par l’optimisation du ratio de production de colis CSD-C pris en compte pour la conception de Cigéo ».
- Des incertitudes persistantes concernant la sécurisation et la vulnérabilité des installations de surface
L’installation nucléaire de surface assurera la réception, le contrôle, la manutention et le reconditionnement des colis avant leur descente vers les galeries souterraines. Durant cette phase, des quantités importantes de déchets hautement radioactifs seront présentes simultanément sur le site, parfois hors de leurs conteneurs de transport. Or, l’ANDRA ne communique pas clairement sur le nombre maximal de colis susceptibles d’être présents dans l’installation à un instant donné. L’une des étapes les plus sensibles concerne le transfert des colis primaires vers leurs conteneurs de stockage définitifs. Pendant cette opération, les colis peuvent se retrouver temporairement sans protection complète. Une panne mécanique, un défaut de scellement, une coupure d’alimentation électrique, un incendie ou une agression extérieure pourraient alors interrompre le processus et créer une situation accidentelle complexe à gérer. Les scénarios d’incendie ou de chute de colis soulèvent également des interrogations. Plusieurs hypothèses semblent ne concerner que les déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL), alors que les conséquences potentielles d’un accident impliquant un colis de haute activité (HA) seraient particulièrement graves. De même, le maintien du confinement repose largement sur les systèmes de ventilation nucléaire et de filtration des fumées. Leur défaillance simultanée lors d’un incident majeur reste insuffisamment documentée. Enfin, le site doit comprendre de nombreux ouvrages de surface : terminal ferroviaire nucléaire, bâtiments industriels, descenderies, puits et cheminées d’aération. La question de leur surveillance, de leur vulnérabilité face aux agressions extérieures et surtout de leur fermeture et de leur sécurisation à très long terme demeure largement ouverte, alors même qu’elle conditionne la sûreté globale du projet.
- Conclusion
Eu égard aux multiples incertitudes non résolues et aux risques structurants que ferait peser Cigéo sur les travailleurs, les populations et l’environnement, il est déraisonnable d’accorder une quelconque validation à ce projet. Par ailleurs, l’instruction de la DAC de Cigéo est emprunte de conflits d’intérêts. Il est utile de mentionner que l’ASNR, autorité instruisant la DAC, est actuellement dirigée par l’ancien président de l’Andra. Si celui-ci a promis de se déporter des sujets touchant à Cigéo, on peut raisonnablement douter qu’un président n’ait aucune influence sur ses agents lors d’une telle instruction. Par ailleurs, le contexte de création de l’ASNR au 1er janvier 2025, suite à l’absorption de l’IRSN par l’ASN, ne peut qu’interroger quant à l’indépendance de l’expertise produite désormais.